Une bière ne se résume pas à ce qui entre dans la cuve. Il faut cultiver les céréales, fabriquer le malt, chauffer le moût, refroidir la fermentation, puis conditionner et transporter le produit. Des brasseries australiennes s’attaquent à plusieurs de ces étapes. Leurs initiatives donnent des pistes pour comprendre ce que peut changer un brasseur, à son échelle.
Quatre leviers se dégagent : les matières premières, la chaleur, le CO₂ et les emballages. Ils demandent des investissements très différents. Améliorer une consigne de nettoyage, récupérer une eau chaude et installer un bioréacteur ne relèvent ni du même budget ni du même niveau de maturité.
1. Le malt : économiser avant même le brassage
Le maltage transforme le grain pour préparer son utilisation en brasserie. L’orge est humidifiée, mise à germer, puis séchée. Cette dernière étape, le touraillage, arrête la germination et participe au profil du malt. Elle mobilise de la chaleur : une partie de l’empreinte de la bière se joue donc chez le malteur.
À Adelaide, les chercheurs du Waite Research Institute étudient les différences entre variétés d’orge : certaines absorbent l’eau ou la perdent plus vite que d’autres. Leur objectif est de sélectionner des grains adaptés à un maltage moins consommateur de ressources. Le programme associe Adelaide University, Coopers Brewery et Australian Grain Technologies. Il s’agit d’un travail de recherche sur les matières premières et leur comportement pendant la transformation.
Coopers agit aussi sur son installation. La brasserie décrit un préchauffage de l’air du four de maltage par récupération de chaleur. Elle annonce jusqu’à 40 % de gaz en moins pour ce four. Ce chiffre porte sur cet équipement, pas sur toute l’empreinte d’une bière.
La distinction est importante pour les brasseurs qui achètent leur malt : discuter de l’énergie utilisée avec son fournisseur et demander des données de fabrication permet aussi d’agir sur les émissions en amont. L’origine géographique et le procédé de transformation sont deux informations complémentaires.
2. La chaleur : faire travailler deux fois la même énergie
Les économies d’énergie réduisent aussi l’exposition aux variations des prix du gaz et de l’électricité, décrites dans notre dossier sur les conflits et le coût de la bière.
Une brasserie a des besoins de chaud et de froid. Le moût doit être porté à ébullition, puis refroidi avant la fermentation ; les installations doivent être nettoyées. Récupérer une chaleur disponible pour un usage proche permet de réduire l’énergie nécessaire à une nouvelle montée en température.
Chez Coopers, une installation de cogénération au gaz produit de l’électricité et utilise la chaleur associée pour fournir de la vapeur au brassage et au maltage. La cogénération améliore l’utilisation du combustible ; elle reste alimentée par une énergie fossile.
En France, Si-nergie Ingénierie décrit plusieurs dispositifs installés à la Brasserie Licorne, à Saverne : récupération sur la production de froid, condensation des buées d’ébullition et récupération sur les fumées de chaudière. La chaleur obtenue sert notamment à préchauffer le moût et à produire de l’eau chaude à 90 °C.
Young Henrys, à Newtown dans Sydney, combine pour sa part du solaire en toiture, un accord d’achat d’électricité et des achats certifiés GreenPower. La brasserie indique couvrir ainsi 100 % de ses besoins électriques du site. Ce périmètre concerne l’électricité : il ne décrit pas à lui seul les transports, les ingrédients ou les emballages.
Par où commencer dans une petite brasserie ?
Relever les consommations par brassin, repérer les équipements qui tournent à vide et suivre les pertes de bière constituent une première étape. Un audit peut ensuite comparer isolation, régulation du froid et récupération de chaleur. Le bon investissement dépend de la fréquence de production et de la possibilité de réutiliser la chaleur au moment où elle est disponible.
3. Le CO₂ : valoriser ce que la fermentation produit
Le CO₂ de fermentation provient du carbone des sucres du grain : c’est un carbone d’origine biologique. Le récupérer peut remplacer une partie du gaz acheté pour le conditionnement, mais ne correspond pas à un stockage durable du carbone. Pour évaluer le bénéfice climatique, il faut aussi compter l’énergie nécessaire à sa purification, à sa compression et à son utilisation. La récupération du gaz et la baisse des émissions sont donc deux résultats à mesurer séparément.
La levure transforme les sucres en alcool et en CO₂. La brasserie utilise aussi du CO₂ pour certaines opérations de conditionnement et pour la carbonatation. Récupérer le gaz issu de la fermentation est une piste pour réduire les achats, à condition de disposer d’un équipement de traitement et d’un contrôle de qualité adaptés à son usage alimentaire.
Young Henrys explore une autre voie avec l’University of Technology Sydney : alimenter des microalgues avec du CO₂ de fermentation. Les organismes le convertissent, par photosynthèse, en biomasse en libérant de l’oxygène. Les chercheurs étudient ensuite l’utilisation de cette biomasse avec les drêches, les résidus de céréales du brassage, dans l’alimentation animale.
Dans un point publié le 24 juillet 2025, UTS décrit des essais sur les émissions de méthane d’agneaux nourris avec ces mélanges et la poursuite des recherches sur différentes espèces de microalgues. Le projet relie ainsi brasserie, laboratoire et élevage.
Valoriser du carbone ne signifie pas le stocker définitivement. L’intérêt environnemental doit tenir compte de l’énergie du dispositif et du devenir de la biomasse. Ce projet expérimental ne remplace donc pas les économies de ressources dans la fabrication courante.
La question du CO₂ rejoint aussi celle de la sécurité d’approvisionnement. Sa récupération peut avoir un intérêt opérationnel autant qu’environnemental, mais le dimensionnement et la continuité de production comptent dans le choix de l’installation.
4. Les emballages : regarder le trajet complet
Les distances et les modes de transport font partie de cette comparaison. Notre dossier sur les importations et exportations de bière en France explique les flux et les enjeux du local.
Une bouteille nécessite de fabriquer du verre ; une canette, de l’aluminium ; un fût doit être produit, nettoyé et transporté. Comparer uniquement le poids du contenant laisse de côté une partie de l’histoire : matière recyclée, fabrication, distance, lavage et nombre d’utilisations influencent le résultat.
Young Henrys utilise des fûts partagés via Konvoy. La logique consiste à remettre un fût en circulation près du client plutôt qu’à le renvoyer systématiquement vide à sa brasserie d’origine. Elle répond à une contrainte concrète dans un pays où les distances peuvent être importantes.
Pour le verre, l’ADEME compare plusieurs scénarios de réemploi et d’usage unique dans ses études de 2023 et 2025. Elle examine notamment le taux de retour, la masse du contenant, les distances et le recyclage. Il faut donc raisonner sur une organisation logistique, pas seulement sur une étiquette « consignée ».
En France, des opérateurs comme Haut la Consigne et Bout’ à Bout’ développent collecte et lavage mutualisés. Pour une brasserie, la proximité d’une filière, la compatibilité des bouteilles et les retours effectifs des clients déterminent la faisabilité.
Origine des émissions de la Brasserie Licorne en 2022
Bilan carbone de la Brasserie Licorne : données 2022, bilan réalisé en 2023 et repris dans le manifeste RSE 2026–2028. Parts des émissions totales, échelle de 0 à 100 %.
« Autres postes » : solde calculé de 100 % moins les quatre postes publiés. Ce bilan concerne une entreprise précise ; il ne constitue pas une moyenne des bières françaises ni une analyse par bouteille.
Dans cet exemple, les postes extérieurs à la production interne pèsent lourd. Une brasserie doit donc pouvoir agir avec ses fournisseurs et ses partenaires logistiques. Mesurer seulement la facture électrique ne suffit pas à dresser son bilan carbone.
L’eau : un indicateur à suivre séparément
Économiser l’eau est essentiel, mais litres d’eau et émissions de gaz à effet de serre mesurent deux impacts distincts. Il faut aussi différencier l’eau prélevée sur le site de celle utilisée en amont pour produire les ingrédients.
Licorne annonce une baisse de 40 % de la consommation d’eau de ses deux pasteurisateurs tunnels, grâce à une supervision adaptée aux cadences plutôt qu’à un fonctionnement continu. L’exemple montre l’importance de nommer l’équipement concerné : ce résultat n’est pas une réduction de 40 % de toute l’eau nécessaire à la bière.
Une eau récupérée ne peut pas être réaffectée indifféremment à n’importe quel usage. Nettoyage, préparation du produit et usages auxiliaires imposent des exigences différentes. Les économies doivent préserver la sécurité sanitaire et la qualité.
Quelles actions engager dans une brasserie ?
| Levier | Action concrète | Indicateur |
|---|---|---|
| Malt | Demander au fournisseur les données de maltage et son bilan carbone. | Émissions par kg de malt, à périmètre comparable. |
| Énergie | Mesurer les usages, puis étudier la récupération de chaleur. | kWh par hl, en séparant chaleur et électricité. |
| CO₂ | Comparer le gaz acheté et les besoins avec un projet de récupération. | kg de CO₂ acheté par hl et énergie du dispositif. |
| Emballages | Tester une boucle de réemploi adaptée aux débouchés locaux. | Taux de retour, nombre de rotations et kilomètres de collecte. |
Comparer les résultats à volume et périmètre constants : une hausse de production peut faire progresser la consommation totale tout en réduisant la consommation par hectolitre.
Pour le brasseur, les progrès les plus solides commencent par une base mesurée : kWh par hectolitre, litres d’eau par litre de bière, pertes de produit et emballages par volume vendu. Ces indicateurs permettent de comparer avant et après une action, à périmètre constant. Ils aident aussi à distinguer une amélioration réelle d’un simple changement de volumes.
Pour l’amateur, trois informations sont utiles : ce qui a été changé, sur quelle partie de la production, et avec quel résultat. Un achat d’électricité renouvelable, une bouteille réemployée et une recherche sur les microalgues sont des démarches différentes. Les connaître permet de dépasser les promesses vagues et de comprendre les choix d’une brasserie.
L’exemple australien montre surtout que la réduction de l’empreinte ne repose pas sur une invention unique. Elle se construit entre agriculture, malterie, atelier et distribution. Les innovations les plus visibles ouvrent des pistes ; les améliorations régulières des procédés et de la logistique font déjà partie du travail quotidien.
Pour approfondir le rôle des ingrédients, découvrez notre dossier sur le houblon français, ses variétés et sa filière.
Sources et méthode
Sources consultées le 5 octobre 2026. Résultats d’entreprises attribués à leurs auteurs, sans comparaison directe entre sites. Coopers — équipements et périmètres ; Adelaide — recherche sur le maltage ; présentation du programme Adelaide–Coopers, 19 février 2026, contenu de partenariat universitaire ; Young Henrys — initiatives ; UTS — microalgues, 24 juillet 2025 ; Si-nergie — récupération de chaleur chez Licorne ; Licorne — manifeste RSE 2026–2028, graphique et eau ; ADEME — études de réemploi 2023/2025 ; Brewers Association — guides de gestion des ressources.
Photo à la une : Roberta Keiko Kitahara Santana / Unsplash, illustration d’une brasserie ; elle ne représente pas les établissements cités.



