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Ukraine, Moyen-Orient : comment les conflits se répercutent sur le coût de la bière

Orge, malt, énergie, bouteilles et canettes : comment les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient se répercutent sur les coûts et les marges des brasseries.

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Une brasserie achète son malt en France, vend dans sa région et livre ses clients en camionnette. Son activité semble éloignée des ports ukrainiens, des terminaux gaziers du Golfe et des marchés des métaux. Pourtant, une partie de ses dépenses se décide au-delà de son territoire : chez le fournisseur d’énergie du malteur, dans le four du verrier ou dans la chaîne industrielle qui transforme l’aluminium en canette.

La géopolitique entre ainsi dans la brasserie par plusieurs portes. Certaines conséquences arrivent avec une facture de gaz. D’autres sont déjà incorporées au prix d’un sac de malt ou d’une palette d’emballages. Pour comprendre ce qui se passe ensuite sur l’étiquette de prix, il faut suivre ces coûts jusqu’au produit vendu.

De l’Ukraine au Golfe, des chocs qui se cumulent

L’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022, a profondément modifié l’approvisionnement énergétique européen. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les livraisons russes de gaz par gazoduc vers l’Europe ont diminué de 80 milliards de mètres cubes en 2022. Le recours accru au gaz naturel liquéfié, notamment américain, a participé à la réorganisation des flux. AIE — Conséquences énergétiques de la guerre en Ukraine

En 2026, les perturbations au Moyen-Orient ajoutent une nouvelle pression. Dans son rapport de juillet, l’AIE rappelle que le détroit d’Ormuz représentait, avant le conflit, près de 20 % de l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié. Elle constate une hausse de 32 % sur un an du prix de référence européen TTF au deuxième trimestre 2026. Il s’agit d’un indicateur de marché, distinct du tarif d’un contrat de fourniture industriel. AIE — Gas Market Report, troisième trimestre 2026

Ces deux épisodes se rejoignent dans les achats des entreprises. Une filière ayant diversifié ses fournisseurs après 2022 reste sensible aux tensions sur les échanges internationaux. Pour une brasserie, la question devient très concrète : quelle partie de ses approvisionnements est protégée par un contrat, à quel prix et jusqu’à quelle date ?

Orge et malt : de la récolte au coût de transformation

L’orge est la principale céréale utilisée pour fabriquer la bière. Le brasseur l’achète généralement sous forme de malt : un grain dont la germination a été amorcée puis interrompue par séchage. Le prix de cette matière première dépend à la fois de la récolte et du travail de la malterie. Le blé entre aussi dans certaines recettes, mais son cours ne constitue pas une référence directe pour le malt d’orge.

Le maltage comprend le trempage des grains, une germination contrôlée puis le touraillage, qui les sèche à l’air chaud. Cette transformation mobilise des installations et de l’énergie. Le prix du sac acheté par le brasseur comprend ainsi davantage que la valeur agricole du grain. La filière française sélectionne aussi les variétés selon leur aptitude au maltage et au brassage : toute orge disponible ne répond pas aux mêmes besoins. Brasseurs de France — De l’épi au demi

En août 2026, les prix mondiaux de l’orge progressent de 2,6 % sur un mois, selon la FAO, dans un contexte de fermeté des céréales fourragères. Ce repère ne porte pas spécifiquement sur l’orge brassicole. Plus largement, le bulletin décrit des marchés céréaliers influencés par les perspectives de récolte, la demande et les incertitudes sur les exportations de la mer Noire. La géopolitique intervient donc aux côtés de facteurs agricoles et commerciaux. FAO — Bulletin du 4 septembre 2026

L’orge destinée au maltage illustre aussi les retournements du marché. Au Royaume-Uni, son prix annuel moyen passe de 190 £/t en 2021 à 276 £/t en 2022, soit +45,3 %, puis redescend à 172 £/t en 2025, d’après la série du Defra. Les données 2025 sont provisoires. Cette évolution rappelle qu’un choc de prix peut être suivi d’un repli, alors que les coûts de transformation et les contrats d’approvisionnement suivent leur propre calendrier. Defra — Prix de l’orge, tableau 7.3b, mise à jour du 3 septembre 2026.

Prix moyens de l’orge de maltage au Royaume-Uni, en livres par tonne : 190 en 2021, 276 en 2022, 232 en 2023, 196 en 2024 et 172 en 2025, donnée provisoire. Source : Defra.
Prix du grain avant maltage, moyennes britanniques pondérées par les volumes vendus : un repère historique distinct des tarifs de malt livré aux brasseries françaises.

Pour suivre ses achats, une brasserie doit comparer une même référence de malt, à quantité et conditions de livraison équivalentes. Les qualités recherchées, le coût du maltage et le moment auquel le fournisseur a acheté ses céréales expliquent qu’un tarif livré puisse évoluer différemment du marché agricole.

Les engrais constituent une autre voie de transmission. L’AIE souligne que le gaz naturel sert de matière première à la production d’engrais azotés et que les perturbations du Golfe touchent leurs approvisionnements. Le choc énergétique peut donc atteindre la culture des céréales avant même leur arrivée à la malterie. AIE — Gaz et engrais, juillet 2026

L’énergie se retrouve à plusieurs étapes de fabrication

Dans une brasserie, l’énergie sert à chauffer l’eau et le moût, puis à refroidir et maintenir la bière aux températures nécessaires. Les besoins dépendent des procédés, des équipements et des produits fabriqués. À cette consommation directe s’ajoute celle déjà engagée par les fournisseurs, notamment pour sécher le malt. Brasseurs de France — Fabrication de la bière

Cela explique pourquoi surveiller uniquement le compteur du bâtiment donne une vision incomplète. Une installation peut maîtriser sa propre consommation et recevoir malgré tout des propositions tarifaires plus élevées pour ses emballages ou ses ingrédients. Le coût énergétique circule entre plusieurs entreprises avant la vente de la bière.

L’effet d’un contrat se comprend avec un exemple. Si une brasserie a fixé son prix d’achat avant une hausse de marché et qu’une autre renouvelle son contrat pendant cette hausse, leurs dépenses peuvent diverger malgré une consommation identique. Inversement, un repli des cotations ne modifie pas automatiquement les engagements déjà signés. Pour analyser une facture, il faut regarder ensemble les kilowattheures, le prix unitaire et la période contractuelle.

Les prix ne suivent toutefois pas une hausse continue. La série de la Banque mondiale montre un gaz européen déjà en hausse en 2021, un pic mensuel à 70,04 dollars par million de BTU en août 2022, puis une détente. En août 2026, la référence atteint 21,11 dollars, contre 15,17 en juin, soit +39,2 % en deux mois. Ces valeurs donnent l’échelle du mouvement de marché. Banque mondiale — Pink Sheet, données mensuelles publiées le 2 septembre 2026

Prix mensuel du gaz européen de janvier 2021 à août 2026 : pic à 70,04 dollars par million de BTU en août 2022, puis 21,11 en août 2026.

Lecture : moyennes mensuelles en dollars courants. L’évolution combine plusieurs facteurs ; elle ne mesure pas isolément l’effet des guerres sur les prix.

Bouteilles : le verre transporte aussi un coût énergétique

Le verre d’emballage repose sur une industrie de fusion. La FEVE, fédération européenne du secteur, décrit des fours conventionnels alimentés au gaz naturel et une transition vers des équipements électriques ou hybrides. Elle souligne aussi la longue durée de vie des fours, généralement dix à quinze ans, qui inscrit leur évolution dans des cycles d’investissement longs. FEVE — Décarbonation du verre d’emballage

Pour le brasseur, la bouteille est donc un produit industriel dont le tarif intègre matières, fabrication et acheminement. Une hausse du gaz ne se traduit pas mécaniquement par une hausse identique du verre : les achats d’énergie du fabricant, ses procédés et les conditions commerciales interviennent entre les deux.

Le recyclage réduit les besoins en matières premières et en énergie, mais le calcin — le verre récupéré et préparé — doit encore être refondu. Le réemploi suit une autre logique : conserver le contenant et organiser ses rotations. Il faut alors comparer le coût de la bouteille neuve à celui de la collecte, du tri, du lavage et des pertes, sur le circuit réellement desservi. La FEVE identifie recyclage, allègement et modèles de réemploi bien conçus parmi les leviers de transformation du secteur. FEVE — Circularité et fabrication

Pour décider, une brasserie a intérêt à examiner un coût complet par remplissage, avec une hypothèse réaliste de retour des contenants.

Canettes : l’aluminium a sa propre géopolitique

L’aluminium mérite la même attention que le verre. La production primaire transforme l’alumine en métal par électrolyse, un procédé utilisant un courant électrique important. Viennent ensuite les opérations de transformation permettant d’obtenir les produits destinés à l’emballage. L’exposition énergétique se situe donc en partie très en amont de la canette livrée à la brasserie. International Aluminium Institute — Production primaire

Le Golfe joue un rôle significatif dans cette chaîne. Dans une communication publiée le 20 mai 2026, l’International Aluminium Institute indiquait que la région représentait environ 8 % de la production mondiale d’aluminium primaire, mais fournissait près de 19 % des importations d’aluminium primaire de l’Union européenne. Il signalait des difficultés d’acheminement des matières premières et du métal fini liées au détroit d’Ormuz. Ces chiffres décrivent l’importance du bassin industriel ; ils ne désignent pas la provenance de chaque canette européenne. IAI — Perturbations de la production dans le Golfe, mai 2026

Le prix du métal n’est lui-même qu’une composante. Le London Metal Exchange, ou LME, fournit une référence mondiale cotée en dollars par tonne et utilisée dans des contrats d’aluminium primaire comme recyclé. Le marché distingue également des primes régionales, qui participent au prix du métal physiquement disponible. LME — Référence aluminium, LME — Primes aluminium

La Banque mondiale relève 3 251 dollars par tonne en août 2026, contre 2 597 dollars en août 2025, soit +25,2 % sur un an. La courbe fait aussi apparaître les phases de repli : l’aluminium ne suit pas exactement le même calendrier que le gaz. Banque mondiale — Série mensuelle aluminium, septembre 2026

Prix mensuel de l’aluminium de janvier 2021 à août 2026, en dollars par tonne : 3 498 en mars 2022 et 3 251 en août 2026.

Lecture : cours du métal primaire, avant transformation en emballage, primes régionales et livraison.

À l’échelle de la brasserie, il faut ensuite comparer des canettes prêtes à être utilisées : corps et couvercle, format, décoration, quantité commandée et livraison. Une variation du LME ne décrit pas à elle seule l’évolution de ce produit fini. Le change compte également lorsque la formule d’achat expose le fournisseur ou son client à une référence en dollars.

Le métal recyclé apporte un avantage énergétique majeur. Selon l’IAI, son recyclage peut nécessiter jusqu’à 95 % d’énergie en moins que la production primaire. Ce chiffre concerne la production du métal recyclé, pas une réduction de 95 % de la facture d’une canette complète. Et puisque la référence LME intervient aussi dans des contrats portant sur du métal secondaire, recyclage et indépendance vis-à-vis du marché ne se confondent pas. IAI — Recyclage de l’aluminium, LME — Indexation des contrats

Pour choisir entre verre, canette et fût, le bon calcul reste celui du coût livré et conditionné par litre commercialisable, en intégrant les équipements nécessaires et les débouchés visés.

Transport : la distance locale ne supprime pas le risque mondial

Le rapport pétrolier de l’AIE publié le 11 septembre 2026 décrit des perturbations dans le Golfe et en Russie, ainsi qu’une hausse des coûts du transport pétrolier. Le rapport situe le brut de référence North Sea Dated à 113,48 dollars le baril le 9 septembre, après une moyenne de 91 dollars en août. Le rapport souligne également les tensions sur les produits raffinés, notamment le diesel. AIE — Oil Market Report, septembre 2026

Pour une brasserie livrant à proximité, l’exposition peut donc passer par le carburant et les tarifs de ses transporteurs. Pour ses fournisseurs, elle peut aussi se situer dans les flux internationaux de matières premières. La distance entre la brasserie et son client ne décrit qu’un segment du trajet économique de la bière.

Il faut néanmoins distinguer le baril, le carburant et la prestation de livraison. Le montant facturé dépend aussi du véhicule, du chargement et de l’organisation des tournées. Regrouper les commandes peut être utile, à condition que les gains de transport compensent le stockage et la trésorerie immobilisée.

Ce que quelques centimes représentent pour un brassin

Les variations mondiales prennent leur sens lorsqu’elles sont ramenées au volume vendu. Pour illustrer le calcul, considérons 20 hectolitres commercialisables, soit 2 000 litres, avec 400 kg de malt. Cela correspond à environ 6 061 contenants de 33 cl.

Les hausses ci-dessous sont des hypothèses pédagogiques choisies pour le calcul, pas des tarifs constatés ni des prévisions. Chaque ligne représente un scénario indépendant ; bouteille et canette sont des alternatives de conditionnement.

Poste Hypothèse de hausse Surcoût pour 2 000 litres Équivalent par 33 cl
Malt +0,20 €/kg sur 400 kg 80 € 1,32 centime
Bouteille vide +0,05 € par bouteille Environ 303 € 5 centimes
Canette avec couvercle +0,03 € par ensemble Environ 182 € 3 centimes
Énergie et transport directs affectés au lot +100 € au total 100 € 1,65 centime
Simulation de quatre hausses indépendantes par 33 cl : bouteille 5 centimes, canette avec couvercle 3 centimes, énergie et transport 1,65 centime, malt 1,32 centime.

Dans cet exemple, les hausses d’emballage choisies produisent un surcoût unitaire supérieur à celui du malt. Le résultat tient aux hypothèses retenues : il ne décrit ni la répartition habituelle des coûts d’une bière, ni les hausses effectivement subies par les brasseries.

Cette simulation raisonne hors taxes et à volume commercialisable constant. L’énergie et le transport correspondent ici aux dépenses directes de la brasserie, pour ne pas recompter les charges déjà incluses dans les prix du malt et des emballages. Elle ne représente ni un coût de revient complet ni un prix de vente conseillé. Si les pertes de production augmentent, les dépenses engagées doivent être réparties sur moins de litres vendus, ce qui modifie à nouveau le résultat.

La marge absorbe une partie du choc

Une hausse d’achat ne devient pas automatiquement une hausse immédiate en rayon. Prenons une seconde situation fictive : une brasserie supporte 5 centimes supplémentaires par unité et conserve son prix de vente. Sur 100 000 unités, cela représente 5 000 euros de marge sur coûts variables en moins, toutes choses égales par ailleurs. Répercuter la hausse ouvre un autre arbitrage, commercial cette fois, selon les clients et les circuits.

Le contexte français rend cette question particulièrement sensible. Dans son bilan publié le 3 février 2026, Brasseurs de France décrit un marché stabilisé en 2025 après un recul de 7 % entre 2022 et 2024. L’organisation recense, à partir du Projet Amertume, 209 fermetures et 213 ouvertures de brasseries en 2025. Ce bilan décrit une fragilité plus large, liée aux volumes vendus et à l’ensemble des charges des entreprises ; il ne mesure pas un effet propre aux conflits. Brasseurs de France — Bilan économique 2025

L’analyse d’une entreprise doit donc rapprocher ses coûts, ses volumes et ses prix réellement encaissés. Acheter plus cher devient particulièrement difficile lorsque les ventes ne permettent pas de répartir les charges sur davantage de production.

Les décisions à examiner dans une brasserie

Le premier travail consiste à établir une fiche de coût par recette et par conditionnement. Le malt se suit en euros par kilogramme livré ; les emballages par mille unités complètes ; l’énergie en consommation et en prix unitaire ; le transport par tournée ou commande. Les comparer sur plusieurs périodes permet d’identifier ce qui a réellement changé.

Les achats peuvent ensuite être examinés selon trois critères : prix, disponibilité et calendrier. Pour un ingrédient ou un emballage indispensable, disposer d'une solution de remplacement compatible peut valoir autant qu’une petite remise. Échelonner les engagements mérite aussi d’être étudié, selon les volumes prévus et les conditions proposées, pour éviter de concentrer tous les renouvellements au même moment.

Pour l’énergie, il faut commencer par mesurer les usages et les pertes avant de choisir un investissement. Pour les emballages, comparer des références standardisées ou des commandes mutualisées permet de chiffrer les économies possibles. Chaque option doit intégrer son coût d’organisation, ses quantités minimales et ses besoins de stockage.

Enfin, les arbitrages doivent être ramenés au litre effectivement vendu. Une baisse de prix obtenue grâce à un gros achat perd son intérêt si elle crée du stock dormant. Une nouvelle ligne de conditionnement doit trouver un volume suffisant. Le dossier à construire, pour chaque brasserie, tient dans quelques données suivies régulièrement : consommation, rendement, prix livré, rotation des stocks et marge par circuit de vente.

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