Pinteo Explique
Quel est le gibier à plumes le plus rapide d’Europe ? La question paraît loin d’une pinte de stout. Elle se trouve pourtant à l’origine du livre Guinness des records, selon l’histoire racontée par son éditeur. Avant les exploits spectaculaires et les couvertures colorées, le projet devait rendre un service très simple : départager les gens qui discutent au pub.
Tout commence par un oiseau et un désaccord

Le récit officiel situe la scène dans le comté de Wexford, en Irlande, au début des années 1950. Hugh Beaver, directeur de la brasserie Guinness, participe à une partie de chasse. Une discussion s’engage sur l’oiseau-gibier le plus rapide d’Europe, avec le pluvier doré parmi les candidats. Les ouvrages disponibles ne permettent pas de trancher.
L’éditeur raconte cette scène rétrospectivement ; ce n’est pas un compte rendu rédigé le soir même. Mais l’idée qui en découle est bien celle d’un ouvrage de référence pour les discussions de pub. Quand chacun avance son champion, il faudrait pouvoir ouvrir un livre et vérifier.
Une brasserie veut donner une réponse aux discussions de comptoir

En 1954, Beaver transforme cette intuition en projet promotionnel pour Guinness. Il sollicite les jumeaux Norris et Ross McWhirter, qui dirigent à Londres une agence de recherche documentaire. Leur métier consiste précisément à retrouver et vérifier des informations : le bon profil pour départager des affirmations lancées avec beaucoup d’assurance.
Le rapport à la bière est donc direct : une brasserie finance un livre pensé pour les lieux où son produit se vend. Le nom Guinness circule avec l’objet que l’on consulte. Au lieu d’occuper seulement une enseigne ou un sous-bock, la marque peut aussi entrer dans la conversation.
Pour les exemplaires destinés aux pubs, il fallait aussi penser aux verres renversés. L’archive officielle de Guinness World Records mentionne une reliure annoncée comme résistante à l’eau et à la bière, conçue pour les manipulations dans un bar animé. Le livre devait supporter les discussions de comptoir jusque dans sa fabrication.
Des pubs aux librairies : un livre qui trouve son public

La première édition paraît en 1955. La couverture verte et son lettrage doré, visibles sur l’exemplaire présenté en ouverture, évoquent davantage un ouvrage de référence que les éditions illustrées récentes. Le titre et la harpe établissent aussi le lien avec Guinness.
L’histoire officielle du livre annonce 187 000 exemplaires vendus et quatre réimpressions pour cette première édition. Il existe donc un public qui veut emporter les réponses chez lui, au-delà de la consultation au comptoir. Les chiffres et les classements deviennent le contenu d’un livre que l’on achète pour lui-même.
Vingt-deux ans après la première édition, Norris McWhirter présente le livre aux Pays-Bas. Sur la photo de 1977, il tient un modèle de diamant : les objets exceptionnels ont désormais leur place dans les présentations du livre, bien loin de la partie de chasse fondatrice.
En quelques années, le projet promotionnel devient une aventure éditoriale qui dépasse les pubs.
Un livre de réponses… sauf à la question de départ

Sur sa page consacrée à ses origines, Guinness World Records précise que les livres n’ont pas traité la question initiale : ils se concentraient sur les records mondiaux, alors que la discussion portait sur l’Europe. L’éditeur avance le harle huppé comme réponse la plus probable.
C’est le petit décalage qui rend l’histoire amusante : concevoir un livre entier pour régler les débats, puis laisser de côté celui qui a lancé l’idée. Il ne suffit pas d’avoir une réponse spectaculaire ; il faut encore répondre à la question exacte.
Le lien avec la brasserie est ensuite devenu historique. Guinness World Records situe en 2001 son passage de Diageo à Gullane Entertainment, marquant sa séparation avec le groupe de la bière. Le nom conserve la trace de cette origine, même si l’activité éditoriale a suivi son propre chemin.
Retour à la brasserie Guinness

Pour remonter aux débuts de la brasserie, découvrez le bail de 9 000 ans signé par Arthur Guinness à Dublin en 1759.
À lire aussi : la bière dans les cafés du Paris de Manet.
Sources : Guinness World Records, récit officiel des origines ; histoire de la première édition ; rétrospective publiée le 16 septembre 2022. La scène de chasse est rapportée selon l’éditeur ; le jour exact de sortie en 1955 n’est pas retenu, les chronologies consultées différant sur ce point. Couverture : exemplaire ancien photographié par Whowhooh en 2019, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, conversion WebP.



