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Drêches et déchets de brasserie : que deviennent-ils vraiment ?

Farine, mobilier, protéines, biogaz : où vont les drêches et les autres coproduits de brasserie ? Chiffres français et exemples dans le monde.

De la farine, des crackers, des tables ou une matière souple utilisée en remplacement du cuir : les céréales qui restent après le brassage trouvent des usages parfois inattendus. Les levures, l’eau et le CO₂ ouvrent d’autres possibilités. En France comme à l’étranger, entreprises spécialisées et grands groupes travaillent sur ces flux.

Pour comprendre ce que ces initiatives changent, il faut aussi regarder les tonnages. Une étude publiée en 2026 auprès de 647 brasseries françaises montre que l’alimentation animale reste largement dominante. Voici les débouchés actuels, les projets en développement et les questions concrètes à se poser dans une brasserie. [1]

Les drêches, qu’est-ce que c’est ?

Pendant l’empâtage, le brasseur mélange les céréales concassées à de l’eau chaude. Les enzymes du malt permettent notamment de transformer l’amidon en sucres. La filtration sépare ensuite le liquide sucré, le moût, des résidus solides des céréales : les drêches. Celles-ci sont donc récupérées avant la fermentation alcoolique. Elles ne sont pas un mélange de céréales, de houblon et de levures issu du fond d’un fermenteur. [3]

Brasseurs de France donne un repère moyen de 20 kilos de drêches par hectolitre de bière brassée, soit environ 200 kilos pour 1 000 litres. La recette et l’égouttage font varier ce résultat. Il faut également distinguer une matière humide d’une farine séchée : comparer leurs masses sans préciser leur état ne permet pas de suivre correctement les quantités. [2]

Le terme « coproduit » souligne que la matière peut servir à une autre activité. Son utilisation demande cependant une organisation : les céréales doivent être collectées, conservées et préparées en fonction de leur destination.

En France, où vont réellement les drêches ?

L’étude de Sacha Pérocheau Arnaud publiée dans Bioresource Technology Reports, volume 34, en 2026, examine 647 brasseries françaises. Les principaux débouchés rapportés sont les suivants. [1]

DestinationPart en masse dans le panel étudié
Alimentation animale85,9 %
Production de biogazEnviron 10 %
Compostage2,8 %
Production de chaleur0,9 %

Lecture : ces pourcentages portent sur la masse de drêches étudiée, pas sur le nombre de brasseries. Les catégories ci-dessus ne détaillent pas tous les usages minoritaires et leurs arrondis ne forment pas une ventilation complète à 100 %. Il s’agit d’un panel de répondants volontaires, interrogés par formulaire et entretiens, et non d’un recensement exhaustif. 2026 est l’année de publication ; la période exacte de collecte n’est pas précisée dans les extraits accessibles. [1]

Ces résultats donnent une place aux exemples de farine ou de mobilier sans les confondre avec les débouchés majoritaires. Une filière peut être innovante et visible tout en absorbant une petite quantité de matière. Pour une brasserie proche d’un élevage, un circuit régulier d’alimentation animale constitue déjà une valorisation.

Une autre enquête française, menée en 2023 par Valentin Fouquenet et déposée sur HAL, porte aussi sur les levures, le houblon, la bière restante et les effluents. Sa synthèse souligne l’attention portée aux drêches, notamment via l’alimentation animale, et le travail restant sur les autres coproduits. Les deux enquêtes éclairent ainsi des périmètres différents. [22]

Farine, biscuits et mobilier : trois approches françaises

Maltivor : préparer un ingrédient pour les professionnels

Installation de mouture des drêches présentée par Maltivor
Installation de mouture présentée par Maltivor. Visuel : Maltivor. Source.

Dans le Rhône, Maltivor collecte des drêches auprès de brasseries partenaires, les stabilise par traitement thermique puis les broie. Le résultat devient un ingrédient destiné à la transformation alimentaire. Le procédé comporte aussi un travail de standardisation : un professionnel doit pouvoir retrouver des caractéristiques régulières malgré la diversité des brassins.

L’entreprise décrit une démarche HACCP et une traçabilité jusqu’à la malterie. Cet exemple montre que la valeur se construit dans la préparation de la matière et la maîtrise de sa qualité. Fournir des drêches et fabriquer un ingrédient alimentaire sont deux activités complémentaires. [3]

OURO : un débouché dans les biscuits apéritifs

Cinq recettes de crackers aux drêches de brasserie de OURO
Les crackers aux drêches de la biscuiterie OURO. Visuel produit : OURO. Source.

En Touraine, OURO incorpore des drêches dans des crackers, avec notamment des recettes aux herbes de Provence, au piment d’Espelette ou au curry. Le produit rend le parcours de la céréale facile à comprendre : après avoir servi au brassage, elle entre dans une nouvelle recette. [4]

Pour une brasserie avec boutique ou taproom, une collaboration de ce type peut associer fourniture de matière et vente du produit fini. Il faut toutefois dimensionner séparément ces deux volets. Quelques sachets de crackers peuvent enrichir l’offre de la boutique sans absorber tous les kilos produits chaque semaine.

Instead : un matériau composite pour fabriquer du mobilier

Tabourets Instead avec assises en matériau Balt intégrant des drêches
Tabourets Newport chez Mashup, à Nantes : les assises utilisent le matériau Balt®. Photo : Instead Mobilier. Source.

À Nantes, Instead fabrique du mobilier professionnel en utilisant le Balt®, un matériau associant des drêches et des emballages alimentaires biosourcés recyclés. Les tables ou assises peuvent aussi comporter des structures métalliques : le meuble n’est pas constitué uniquement de céréales.

Le fabricant décrit un séchage à la chaleur fatale, puis la fabrication de la matière. Il présente également une possibilité de broyage et de réintégration en fin de vie. Cet usage déplace la question vers les performances et le cycle du matériau : composition, résistance, réparation et organisation de la reprise. [5]

En Europe, des céréales moulues aux matériaux de mycélium

En Irlande, BiaSol transforme les céréales des brasseries en ingrédients. La marque travaille avec des brasseries irlandaises et propose notamment Super Milled Grains, présenté comme entièrement issu de drêches. L’objectif est de rendre cette matière utilisable dans de nouvelles préparations alimentaires. [6]

En Belgique, PermaFungi explore les matériaux de mycélium. La présentation du programme PermaLIFE par le réseau Circlemade mentionne le marc de café, les drêches et la sciure parmi les ressources utilisées pour développer des myco-matériaux. Il s’agit de tirer parti de la croissance du mycélium, la partie filamenteuse du champignon, pour produire une matière. Cette voie est distincte de la seule culture de champignons destinés à l’assiette. [14]

En Tchéquie, Prazdroj a travaillé avec la boulangerie Zemanka. Son rapport 2019 décrit des essais de crackers salés et sucrés fabriqués à partir des drêches. Le site environnemental du brasseur mentionne également leur utilisation en biscuiterie, en parallèle des débouchés agricoles. Les sources consultées ne permettent pas de chiffrer la production actuelle de ces biscuits. [15] [16]

Que font les grands groupes des coproduits ?

Les volumes industriels permettent de maintenir des filières agricoles importantes, mais aussi d’installer des équipements de séparation ou de récupération d’énergie sur place. Les stratégies ne sont pas uniformes : elles dépendent des matières disponibles, des équipements et des débouchés du site.

AB InBev et EverGrain : concentrer des protéines alimentaires

À Saint-Louis, aux États-Unis, EverGrain, activité soutenue par AB InBev, transforme les céréales utilisées en brasserie en ingrédients protéiques commercialisés sous la marque EverPro. La production commerciale de l’installation a démarré en 2022.

Alfa Laval, fournisseur du projet, décrit des décanteurs, de l’osmose inverse et des équipements de transfert et de nettoyage. Ce fractionnement produit des ingrédients différents d’une simple farine de drêches. Il illustre l’investissement nécessaire pour passer d’un coproduit humide à un ingrédient alimentaire concentré. [8]

Heineken : deux usages prévus pour les protéines et les fibres

À Mons-en-Barœul, près de Lille, le projet Circle associe Heineken, Duynie, Idex et Yilkins. Son cœur technologique, LIFE FWFB, repose sur la séparation des drêches : les protéines sont destinées à des applications alimentaires humaines ou animales, tandis que les fibres doivent être séchées et brûlées dans une chaudière biomasse pour produire de la vapeur.

Les premières annonces visaient un fonctionnement complet en 2025. La page officielle consultée pour ce dossier décrit encore un pilote en construction : cette source documente la conception du projet, sans suffire à confirmer ses performances d’exploitation en 2026. Les chiffres d’économies annoncés restent donc des estimations, non repris ici comme des résultats acquis. [7]

Carlsberg : traiter et réutiliser l’eau de procédé

Au Danemark, Carlsberg a inauguré en 2021 une installation de recyclage de l’eau à Fredericia. Le groupe annonce 90 % de recyclage de l’eau de procédé sur ce site. Le dispositif comprend également une production de biogaz et une recirculation d’eau chaude. Ce pourcentage concerne un flux défini dans une brasserie donnée ; il ne représente pas toute l’eau du groupe. [9]

Cette approche élargit la notion de valorisation : la matière organique des effluents peut participer à une récupération d’énergie, tandis que l’eau est traitée pour des usages compatibles avec le procédé. Pour replacer ces opérations dans l’ensemble de la chaîne, retrouvez notre dossier sur les leviers de réduction de l’empreinte carbone de la bière.

Au Japon, les levures deviennent aussi une ressource agricole

Asahi Biocycle présente dans son offre des matières agricoles issues des levures de brasserie. La transformation permet de préparer des composants utilisés comme ingrédients de fertilisants. Le flux valorisé est ici la levure, différente des résidus de céréales récupérés avant fermentation. [11]

Kirin décrit de son côté des utilisations de céréales brassées en alimentation bovine et en supports de culture de champignons. Le groupe indique aussi que sa filiale Lion fournit des levures pour la fabrication de Vegemite en Australie. Ces voies rappellent qu’une partie de la valorisation brassicole s’appuie sur des usages alimentaires déjà établis. [10]

En Australie, du pain au levain aux microalgues

Sunshine Brewery indique fournir des drêches à Silver Tongue Foods pour fabriquer du pain au levain et des « beer chips », ensuite proposés à ses clients. La même brasserie mentionne des débouchés auprès d’éleveurs. Les deux circuits peuvent donc coexister. [12]

À Sydney, Young Henrys travaille avec l’University of Technology Sydney sur des bioréacteurs de microalgues alimentés par du CO₂ de fermentation. Une autre partie du partenariat porte sur un complément pour bovins associant microalgues et drêches. L’objectif est notamment d’étudier la réduction du méthane émis par les animaux.

Dans la présentation universitaire publiée en janvier 2025, les essais alimentaires et les travaux d’augmentation de la production se poursuivent. Cet exemple apporte une piste de recherche et de démonstration ; il ne constitue pas la preuve d’une solution déjà déployée à grande échelle. [13]

En Chine, un matériau souple intégrant des drêches

Surface du matériau BarleySkin de VEGATEX intégrant des céréales brassées
BarleySkin, matériau composite développé par VEGATEX avec Budweiser APAC. Photo : VEGATEX. Source.

Le programme d’innovation de Budweiser APAC en Chine présente une collaboration avec VEGATEX. Le BarleySkin, développé à partir de 2021, est proposé comme une alternative au cuir intégrant des céréales issues du brassage, avec des applications envisagées pour des accessoires ou des revêtements. [17]

La fiche du fabricant décrit une couche de surface associant des drêches et du polyuréthane à base aqueuse, ainsi qu’un support textile en lyocell ou polyester recyclé. Cette composition aide à comprendre l’objet : les céréales entrent dans un matériau composite dont les autres composants participent aux propriétés. Les sources consultées ne donnent pas de tonnage permettant de mesurer le poids de ce débouché. [18]

Le CO₂ et les emballages ouvrent d’autres chantiers

Le CO₂ de fermentation peut être récupéré, purifié et réutilisé dans les boissons. En Suède, Carlsberg a annoncé en 2023 un équipement à Falkenberg, avec une capacité prévue pour couvrir jusqu’à 40 % des besoins en CO₂ de sa production suédoise et un démarrage alors envisagé fin 2024. L’annonce documente l’investissement ; elle ne donne pas un bilan permettant de confirmer le taux effectivement atteint. [19]

Pour les emballages, éviter de produire un déchet est un autre levier. L’ADEME a documenté en 2024 l’activité de Soofût autour de la mise à disposition, la collecte et le nettoyage de fûts réutilisables. Le principe complète celui des nouveaux usages des drêches : préserver un contenant dans son usage, plutôt que le transformer après une seule utilisation. [20]

Notre dossier sur l’histoire et l’évolution des canettes de bière permet de poursuivre la réflexion sur le conditionnement.

Quel débouché pour quelle brasserie ?

SituationPiste à examinerPoint décisif
Élevage à proximitéCollecte régulière pour l’alimentation animaleQualité acceptée, calendrier et transport
Transformateur alimentaire procheIngrédient ou produit fini avec un partenaireHygiène, stabilité et volumes absorbés
Plusieurs petites brasseries voisinesOrganisation d’une collecte mutualiséeRégularité des tournées et responsabilités
Site industriel à fort tonnageFractionnement ou récupération d’énergieInvestissements, fonctionnement et acheteurs
Débouché principal indisponibleSolution alternative de traitement ou de valorisationCapacité confirmée et délai d’enlèvement

Cette grille sert à préparer une discussion, pas à garantir qu’une filière est disponible dans chaque territoire. Le transport, les étapes de préparation et l’usage remplacé comptent dans l’évaluation. Une transformation plus élaborée ne démontre pas à elle seule un meilleur bilan environnemental.

Alimentec a consacré une étude à la valorisation alimentaire des drêches, incluant leur caractérisation, la qualité hygiénique, les traitements et les applications. Ces étapes expliquent pourquoi un projet alimentaire nécessite un cahier des charges précis entre brasseur et transformateur. [21]

Un exemple concret : 1 000 litres de bière par semaine

Avec le repère indicatif de 20 kilos par hectolitre, cette brasserie peut estimer environ 200 kilos de drêches par semaine, à confirmer par pesée. Si une biscuiterie en utilise 20 kilos, elle absorbe 10 % de ce flux estimé ; les 180 kilos restants nécessitent un autre débouché. [2]

Avant de s’équiper, la brasserie peut relever pendant un mois les kilos par brassin, les jours de sortie, la durée de stockage et le temps de manutention. Le partenaire précise ensuite ses quantités acceptées, ses conditions d’enlèvement et la préparation requise. La solution de secours en cas de collecte annulée fait partie du projet.

Le coût complet comprend les bacs, leur lavage, le stockage, les déplacements et le temps de travail. Une matière donnée gratuitement n’entraîne pas nécessairement une opération sans coût. La régularité d’un accord peut avoir autant d’intérêt qu’un prix de vente théorique.

Pour situer les brasseries de votre territoire et découvrir leurs activités, consultez la carte des brasseries françaises.

Sources et méthode

Dossier préparé le 20 octobre 2026 à partir d’une publication scientifique, d’une enquête de recherche, de ressources institutionnelles et des présentations des entreprises citées. Les procédés et performances déclarés par les fabricants leur sont attribués. Les annonces de projets sont distinguées des installations dont le démarrage est documenté. Aucun entretien ni audit indépendant des installations n’a été réalisé pour ce dossier.

  1. Étude française, 647 brasseries — Sacha Pérocheau Arnaud, Bioresource Technology Reports, 2026
  2. Brasseurs de France — coproduits et économie circulaire
  3. Maltivor — production et traçabilité
  4. OURO — crackers aux drêches
  5. Instead — matériau et procédé
  6. BiaSol — présentation des produits
  7. Heineken France — projet Circle et LIFE FWFB
  8. Alfa Laval — installation EverGrain à Saint-Louis
  9. Carlsberg — recyclage de l’eau à Fredericia, 2021
  10. Kirin — ressources biologiques et débouchés des coproduits
  11. Asahi Biocycle — matières agricoles issues des levures
  12. Sunshine Brewery — collaboration avec Silver Tongue Foods
  13. UTS — partenariat Young Henrys, janvier 2025
  14. Circlemade / hub.brussels — PermaFungi et PermaLIFE
  15. Prazdroj — biscuits et autres débouchés
  16. Prazdroj — rapport de production 2019 et Zemanka
  17. Budweiser APAC — partenariat VEGATEX en Chine
  18. VEGATEX — composition du BarleySkin
  19. Carlsberg — projet de récupération du CO₂ à Falkenberg, 2023
  20. ADEME — fûts réutilisables et Soofût, 2024
  21. Alimentec — étude sur la valorisation alimentaire des drêches
  22. Valentin Fouquenet — enquête française sur les coproduits brassicoles, 2023

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